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Tout à Fait Subjectif*

Je veux des barricades qui servent à quelque chose. Que près des immortelles, elles vivent, les roses...-Henri Tachan


La Lune

LUNE


La véritable histoire de Matias Bran

Commentaire personnel :

Extrait d'un livre d'Isabel Alba sur la misère ouvrière et populaire dans l'opulent Empire Austro-Hongrois du début du 20 ième siècle et de l'implication dans la guerre de 14-18 et de la prise de conscience de la classe ouvrière des deux côtés de la frontière Russo/Hongroise. La naissance de l'urss et les révoltes qui s'en suivirent dans cette époque troublée.

Ici un exemple fort sur le pouvoir subversif du fait d'apprendre à lire dans la classe ouvrière (surtout quand il s'agit d'apprendre à lire dans le "manifeste du parti communiste") Un livre puissant, à lire, c'est sûr !

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Mathias Bran

 [....] Tu vois Frank, à dix-sept ans, je ne suis jamais sortie de Csepel*.Je n'ai fait que travailler, année après année, jour après jour, douze heures par jour; des machines à la paillasse, des paillasses aux machines. Mais je ne t'apprend rien, rien de bien nouveau, c'est ce que vous avez fait vous aussi, toi et tous les autres. C'est ce qu'on fait tous aussi. Et bien, Frank, moi avant je pensais - si j'étais capable de penser, car les bêtes ne pensent pas, et c'est bien ce qu'on est quand on passe à travailler sans répit sur une machine, non ? - que c'était dans l'ordre des choses, qu'il n'y avait pas de solution, et je n'imaginais pas que ça puisse être autrement. Et alors il y a eu ce miracle, un vrai miracle, pas un miracle divin dont parlent les curés pour mieux nous tromper, mais un miracle humain, qui sont les seuls véritables miracles. C'est quand Ilona Minnyei m'a appris à lire**, tu t'en souviens ? Quand tous, les uns après les autres, on a appris à lire. L'idée est partie d'Âkos Zélendy et aussi je crois d'Örzse Brasz. Et ça a été une idée salutaire, tout au moins pour moi, parce que savoir lire c'est la première bonne chose qui me soit arrivée de bien dans la vie.
D'un coup, après avoir perdu des heures de sommeil pendant des jours à essayer de relier les lettres, elles ont fini par former des mots et ces mots représentaient des idées, et je n'avais pas encore 12 ans mais je ne pourrai jamais oublier, j'ai commencé à tourner et retourner ces idées dans ma tête jusqu'au moment où je les ai comprises et alors un monde s'est ouvert à mes yeux, un monde nouveau et grandiose. J'ai découvert qu'il existait deux sortes de réalités. La première c'est la nature que je n'avais jamais remarquée, abrutie par les machines, la faim et le manque de sommeil. Il y avait le soleil et les nuages et les arbres couverts de feuilles au printemps et chargés de fruits en été et l'herbe verte et fraîche et les eaux du Danube et l'eau de la mer que je n'ai jamais vue, et les oiseaux, et le blé pour faire du pain et les oeufs que pondent les poules. Toutes ces bonnes choses-là se trouvaient à portée de la main de tous les êtres humains. Et c'est alors, en remarquant toutes ces choses pour la première fois, que j'ai compris pourquoi on venait au monde, parce qu'avant je n'avais jamais réussi à comprendre pourquoi ; j'ai compris qu'on était pas sur terre pour travailler comme des brutes, qu'on était pas sur terre pour souffrir comme nous disent les curés, mais pour être heureux. J'ai réfléchi : nous sommes ici un court moment pour profiter de toutes les choses qui nous entourent. Nous sommes nés pour étancher notre soif, pour batifoler dans les champs, pour faire des pains blancs et tendres avec le blé, pour boire du vin et de la bière et pour observer la forme des nuages et sentir la chaleur du soleil sur nos visages. Toutes ces belles choses, savoureuses et douces n'étaient là que pour rendre les hommes heureux. Mais comme je te disais, il y a aussi une autre réalité. Et Frank, c'est celle qui nous empêche de profiter de la première, comme le fait que les uns commandent et les autres obéissent ou que les uns soient riches et les autres pauvres comme des rats, en un mot, que certains aient tous les droits et que nous n'en ayons aucun. Et cette réalité-là moi je croyais qu'elle était dans l'ordre des choses, qu'elle était naturelle ; eh bien, c'est quand j'ai appris à lire, Frank, que j'ai compris que tout ça n'est qu'un grand mensonge et que ces deux réalités ne sont pas du même ordre. La deuxième n'existe pas depuis le début, elle est apparue ensuite et elle est artificielle, parce que ce sont les hommes qui l'ont établie. En fait seulement certains hommes. Et c'est ça le pire, Frank, tu le sais bien, seuls quelques hommes ont fait le partage de toutes ces choses bonnes et naturelles du monde, ces choses qui ne sont là que pour nous donner la petite part de bonheur à laquelle nous avons droit chacun d'entre nous. Ces hommes mauvais et égoistes ont tout gardé pour eux et pour justifier leur escroquerie - parce qu'en réalité ces biens nous appartiennent aussi, et il se les sont appropriés - ils nous embobinent avec des bobards divins, des cieux lointains et bénissent leur larcin en le nommant propriété privée et, en plus, en le rendant héréditaire pour qu'il passe de génération en génération. Frank, tu es venu au monde comme moi, comme nous tous, pour profiter et pour être heureux..........[...]

* Usine "dortoir"d'armement près Budapest

**Ils ont appris à lire dans "le manifeste du parti communiste"

 

 

 

Posté par bartok79 à 11:53 - Textes choisis - Commentaires [1] - Permalien [#]
Tout à fait subjectif
L' IXODE

Commentaires sur La véritable histoire de Matias Bran

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20 novembre 2016